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La voie antique de Quimper à Morlaix




Introduction

La voie romaine de Quimper à Morlaix a été étudiée dès le XIXe siècle. En 1874, R. Kerviler fit la synthèse des travaux effectués par E Halléguen, M. de Blois et E. Flagelle [1, p. 91]. S'appuyant sur E. Halléguen et M. de Blois, R. Kerviler propose un premier tracé par Edern, Saint-Thois, Pont-Paul, Plonévez-du-Faou, Loqueffret et Plounéour-Ménez. S'appuyant sur E. Flagelle, R. Kerviler propose également un tracé plus direct par le Penity en Briec, Pleyben, Brasparts et Pleyber-Christ.

En faisant référence à MM. de Courcy, Halléguen, et aussi à E. Flagelle qui l'aurait parcourue sur toute sa longueur, R. Kerviler propose une liaison entre Quimper et Roscoff. Se détachant de la voie Quimper-Morlaix aux environs de Commana, une branche rejoindrait Roscoff par Loc-Eguiner, Loc-Eguiner, l'est de Guimiliau, l'ouest de Guiclan et Plouénan [1, p. 100]. En 1922, Louis Le Guennec a effectué une description complète de l'itinéraire par Commana [2]. C'est la seule disponible.

Toutes ces hypothèses ont été réexaminées par S. Le Pennec en 2000 [3, pp. 131-143]. Ainsi, il semble que l'itinéraire par Plonévez-du-Faou résulte d'un raccordement artificiel de sections créées à des époques différentes [3, p. 132]. L'hypothèse qui en résulte est une liaison antique Quimper-Morlaix par Pleyben, Brasparts, Commana et Pleyber-Christ.

De Quimper à Pleyben

La description de Louis Le Guennec

Dans une étude sur le chemin du Tro Breizh publiée en 1922, Louis Guennec a décrit ce qu'il croyait être la voie romaine de Quimper à Morlaix. En voici quelques extraits:

Là s'ouvrait toute large la voie qui menait à Châteaulin et à Morlaix ; elle est devenue, sur un parcours de 800 mètres, la rue de Kerfeunteun. Au bout de 150 mètres, on trouve maintenant la grande chapelle de l'Institution Saint-Vincent, Petit Séminaire, autrefois le Likés, ou école des Frères. Sur cet emplacement se trouvait un poste gallo-romain très important, commandant l'entrée de Quimper par ce côté, comme sur d'autres points le poste du champ de manoeuvre, au-dessus de Loc-Maria, commandait les routes de Concarneau et de Carhaix, de même que celui de l'Ecole Normale, au-dessus du Bourlibou, dominait les routes de Pont-l'Abbé, de Douarnenez et du Cap-Sizun.

Huit cents mètres après avoir passé devant l'église de Kerfeunteun, à l'endroit appelé l'Ange Gardien, la route se bifurque. La branche qui va en ligne directe est l'ancienne route de Châteaulin et de Brest ; celle qui s'infléchit à droite, l'ancienne voie romaine allant à Morliaix et à Saint-Pol-de- Léon ; c'est celle que nous avons à étudier. Elle va passer près du manoir du Loc'h, descend dans le vallon, traverse la nouvelle route de Châteaulin et le ruisseau, remonte l'autre pente en chemin creux, derrière Coat-Billy, et arrivée sur le plateau, près de Ty-Ma-Fourman, retrouve sa largeur primitive jusqu'à Ty-Sanquer, où elle se confond avec la route de Briec, pendant deux kilomètres.

Au bout de quelque temps, on est à une bonne altitude, à la cote de 126 mètres, et l'on découvre un bel horizon qu'enjolivent les hauteurs de Locronan. Puis on arrive au Pénity, appelé autrefois Pénity-Saint-Ronan, parce qu'il y existait une chapelle sous le vocable de ce saint. Cette chapelle dépendait-elle des Hospitaliers de Saint-Jean, et indiquait-elle une halte ou un repos pour les pélerins ?

A 100 mètres plus loin, on laisse à droite la nouvelle route de Briec, et l'on s'engage dans le chemin de gauche qui est plus étroit, mais qui était autrelois bien plus large, ayant été rétréci par les emprises faites pour clôturer les champs. Au bout de un kilométre ou 1.100 mètres, on trouve à gauche l'entrée du village de Guellen. C'est dans ce village qu'était dressée autrefois la statue équestre mutilée, que M. le président Trévédy fit transporter au musée de Quimper, et qu'il a décrite avec grande complaisance sous le nom de cheval anguipède, dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère.

Reprenons encore notre chemin et, au bout de deux kilométres, nous trouverons à notre gauche une voie charretière qui nous mènera, au bout de 500 mètres, à la ferme de Lanvern et à la chapelle de Saint-Egaree qui en dépend. Puis, au bout de 400 mètres, on est à Ty-Fao et la route carrossable s'infléchit à droite pour prendre la direction du bourg de Briec. C'est là un embranchement allant en effet par Briec, puis par Edern et la chapelle de Saint-Jean-Bod-Lann, et conduisant probablement a Carhaix par Châteauneuf ; et c'est un embranchement romain, comme l'attestent un petit pan de maçonnerie en appareil cubique et des tuiles à rebord, mis a jour par M. Croissant fils, à l'entrée d'un champ, à 500 ou 600 mètres de cette bifurcation.

Mais la voie que nous devons continuer se prolonge en ligne directe vers le Nord ; et, comme elle n'a pas été exploitée et appropriée comme chemin vicinal, elle garde sa physionomie ancienne et une largeur considérable. On l'appelle Carhent ar Guellen (le sentier ou la route charretière du Guellen), ce qui semble indiquer l'importance ancienne de ce village. Elle descend en pente douce dans le vallon, traverse des prairies et tourbières, rencontre la route de Landrévarzec, remonte pour passer à côté de Ty-Men et a 8OO mètres environ de la chapelle de la Madeleine.

... nous arrivons à l'endroit dit les Trois-Croix, où elle se confond avec la nouvelle route jusqu'à la chapelle de N.-D. des Fontaines, en Gouézcc. Mais à 300 mètres des Trois-Croix, observons un chemin vicinal qui prend à gauche et qui conduit au village de Kerdrein et à la chapelle de Notre-Dame d'Ilijour, à 1.500 mètres de distance.

Reprenons notre chemin de pèlerinage, qui se confond avec la route actuelle de Pleyben, jusqu'à la chapelle de Notre-Dame-des-Fontaines, laquelle doit cette dénomination aux trois fontaines qui l'avoisinent et qui ont leurs légendes dans le pays. L'une s'appelle la Fontaine de Notre-Dame, la seconde, de Saint-Jean ; et la troisième, des Trois-Maries.

Maintenant, la route nouvelle se dirige le long du vallon, mais la voie ancienne passe près du calvaire et attaque franchement le flanc de la montagne ; elle s'élève rapidement ; sur ses bords on trouve deux croix, à des carrefours. Après avoir monté pendant deux kilomètres, on traverse un col entre deux cimes rocheuses dont la plus haute porte la cote 227 ; et tout d'un coup, en un instant, au moment où l'on s'y attend le moins, apparaît devant les yeux le plus saisissant spectacle qui se puisse imaginer.

Ici, le coup d'oeil est incomparable: c'est toute la chaîne des montagnes d'Arrée bleuissant dans le lointain et se découpant nettement sur le ciel, avec la calotte du Saint-Michel dominant le tout ; ce sont les vastes campagnes de Pleyben, Brasparts, Châteauneuf, avec leurs champs cultivés , leurs riches verdures, leurs plaines, leurs coteaux, leurs clochers, leurs bourgs et leurs villages aux maisons blanches ; et pendant toute la descente du versant Nord, on aura devant les yeux cette vision merveilleuse qui ira se diminuant, s'effaçant peu à peu, à mesure que l'on descendra dans la vallée.

La route continue ainsi, sauvage , pierreuse, ravinée et toujours droite, jusqu'a ce qu'elle soit arrivée a Pont-Caublant [Pont-Coblant], où elle rencontre l'Aulne , Ster-Aon, la plus glorieuse de nos rivières, qui traverse tout notre département, de l'Est a l'Ouest, y décrivant des méandres innombrables.

Nous sommes sur le terrain de Pleyben ; nous contournons un peu la hauteur qui se présente devant nous ; au bout d'un petit kilomètre, la vieille voie se détache du nouveau chemin, mais le cotoie a quelques vingt mètres de distance, pour venir de nouveau se confondre avec lui avant d'arriver au bourg.

Commentaires

Au nord de Quimper, la séparation de la route de Châteaulin et de celle de Morlaix pouvait se faire à l'Ange Gardien. Cela est possible mais pas certain. La séparation pouvait aussi s'effectuer plus au nord, peut-être à Ty-Carré, pour rejoindre Ty-Sanquer. Ce n'est qu'au nord de Ty-Sanquer que la voie antique devient plus assurée. On passe par Guellen sur la commune de Briec. C'est là qu'on a découvert la statue gallo-romaine en granite d'un groupe équestre foulant un anguipède (actuellement à Quimper au Musée départemental breton). Les cavaliers à l'anguipède se trouvent souvent à la campagne, au bord des chemins antiques.

Peu avant les Trois-Fontaines, le cadastre de 1814 de Briec n'indique qu'une route créée récemment pour rejoindre les Trois-Fontaines. Le cadastre indique sans aucune ambiguïté que les parcelles 231 à 236 (section B2) ont été coupées par la route qui relie Briec aux Trois-Fontaines puis à Pleyben. On a une incertitude à cet endroit.

Malgré cette incertitude, l'itinéraire par les Trois-Fontaines puis Pont-Coblant semble bien assuré. Le principal argument en faveur d'une voie antique vient de la découverte à Pont-Coblant d'une pierre en forme de pied humain [4, p. 208]. Cette pierre, découverte par l'abbé Feutreun, a contribué à faire admettre l'existence d'un gué antique à Pont-Coblant. Cependant, les circonstances précises de la découverte de cette pierre ne sont pas connues. La pierre a peut-être été trouvée à quelque distance de Pont-Coblant. Une importante villa gallo-romaine a également été découverte à Moguérou [4, p. 208], à 700 m à l'ouest de Pont-Coblant. Cela renforce l'idée d'une voie antique passant par ce lieu-dit. De plus, on y a trouvé un petit bâtiment qui pourrait être un temple ou un monument funéraire pouvant être en rapport avec une voie antique [5, Fiche Gouézec Moguérou EA 29 062 0015].

Un itinéraire incertain au nord de Pleyben

Au nord du bourg de Pleyben un premier tracé est possible à l'ouest de l'actuelle D785 par Kerzerrien, Kerlideg, Pont Men, Pont Keryau et Koatiliou [4, p. 279]. Un second tracé est également possible à l'est de la D785 par Kerentrec'h, Lanvézenneg, Kerlann et Garzolic Troléo (ou Garsabic-Troléo) [4, p. 279]. Les deux itinéraires se rejoignent au Grand Pont (Pont Meur), à 1500m au sud du bourg de Brasparts, pour franchir la Douffine.

Un troisième itinéraire nord-sud a été signalé entre Quimper et Brasparts à 5km à l'est de Pleyben [5, section 5] :

En Lennon, il est connu (qualifié de voie romaine) sous le vocable « Hent-Coz ». En Le Cloître-Pleyben, il est dénommé « Chemin de Brasparts à Lennon » sur le cadastre napoléonien et matérialisé par une succession de chemins ruraux et d'exploitation depuis la Chapelle Saint-Jean par Kernévez et la chapelle Saint-Voirin. Il entre en Lennon à Chelvest, se détache de l'actuelle route de Lennon au Cloître au sud de Nenvez et croise la voie de Carhaix à Douarnenez au sud de Cosquinquis. Au sud de la RN 164, l'ancien itinéraire est matérialisé par un sentier puis un chemin qui passe à l'est de Cleuziou et rejoint Goareem-Boutin. De ce point, il se confond avec le chemin rural qui gagne l'Aulne par Hent-Meur. Le franchissement de l'Aulne, qui n'est plus visible aujourd'hui, est attesté par les toponymes du cadastre nopoléonien « Pont-ar-Chlaon » et « Parc-Pont-Braz ». Au-delà de l'Aulne, en Gouézec, le tracé est moins bien conservé. Du moulin de Kernonen (toponyme « Hent-Coz »), la voie gagnait la crête à l'ouest de Kermenez, repris ensuite par le chemin rural qui rejoint Ty-Fléhen (Ty Fléhan) en Edern via Menez-Kergoël.

Cet itinéraire se détache de la voie romaine Quimper-Pleyben aux Trois-Croix en Edern. Il suit pendant 5km une voie présumée antique qui se dirige vers les Montagnes Noires. Il s'en détache à Ty Fléhan en Edern pour continuer vers le nord. Passant à 800m à l'ouest du bourg de Lennon, et à 1200m à l'est du bourg du Cloître-Pleyben, cet itinéraire semble très ancien [5]. A Kerouré près de Hent-Meur, un aureus d'Antonin a été trouvé [4, p. 247]. Au Bot, à environ 1500m à nord-est de Cosquinquis, des fragments de tegulae ont été observés sur moins de 3000m2. Il peut s'agir d'une petite ferme gallo-romaine [5].

Au nord du Cloître-Pleyben, l'itinéraire pourrait continuer, non pas vers Brasparts, mais vers Morlaix par Loqueffret et Brennilis. Ainsi, au nord de Pleyben, deux itinéraires antiques possibles apparaissent, l'un vers Brasparts, l'autre vers Loqueffret et Brennilis.

De Pleyben à Morlaix par Loqueffret et Brennilis

Venant soit du bourg de Pleyben, soit de l'ouest du bourg de Lennon, un itinéraire antique pouvait suivre la limite de Lannédern et du Cloître-Pleyben et passer à 1800m à l'est du bourg de Lannédern. De cet endroit, vraisemblablement au Moyen Age, on a créé une route pour rejoindre Pleyben par Pont Keryau. C'est l'actuelle D14.

En poursuivant vers le nord, on peut suivre un ancien chemin qui passe à l'ouest du bourg de Loqueffret et au bourg de Brennilis. Sur la commune de La Feuillée, la continuation la plus probable du chemin passe par Ruguellou, à 500m à l'est de Trédudon l'Hôpital, et à Trédudon le Moine. Sur la commune du Cloître-Saint-Thégonnec, il passe près de l'Enfer qui a souvent le sens de chemin pavé (ferré), puis à 1km à l'ouest du bourg du Cloître-Saint-Thégonnec. Sur la commune de Plourin-lès-Morlaix, il peut passer à quelque centaines de mètres à l'est du Queffleuth et rejoindre Morlaix par Saint-Fiacre.

Des jonctions pouvaient exister pour rejoindre la voie romaine de Carhaix à Morlaix qui est supposée suivre un itinéraire parallèle à 2km à l'est.

De Pleyben à Morlaix par Brasparts, Commana et Pleyber-Christ

L'itinéraire précédent par Brennilis est totalement inédit. L'itinéraire généralement considéré comme antique entre Quimper et Morlaix passe par Pleyben, Brasparts, Commana et Pleyber-Christ.

Cet itinéraire par Brasparts est également plausible malgré une incertitude à Commana. Un itinéraire a été proposé par le bourg de Commana [2]. Un autre a été proposé plus au nord par Quillidiec [3, p. 140]. Ils ne sont pas vraiment compatibles avec une voie antique. Un itinéraire intermédiaire passant légèrement à l'ouest du bourg de Commana serait plus plausible. Il faudrait peut-être le rechercher par Roscoat, Kerdrein Braz, Kerradennec, et la Garenne.

Il y a une autre incertitude près du Cleuz en Plounéour-Ménez. Le tracé "pourrait être matérialisé par une suite discontinue de limites parcellaires par Peyer et le Cleuz" [6]. Après vérification sur le terrain, il apparaît que cet itinéraire est improbable parce qu'il est barré par des affleurements de gros rochers à l'ouest du Cleuz. Après le franchissement du Coat-Toulzac'h près de Martel, la voie devait passer légèrement à l'ouest de la route actuelle, au sud de Lanmarc'h Izella, puis franchir un ruisseau et passer légèrement à l'ouest de Kervern et de Saint-Donat en Pleyber-Christ. D'après J. Feutren, "la Tour de Lanmarc'h dominait la voie antique Quimper-Morlaix. Quelques ruines s'y voient encore." [7, p. 1210].

A Pleyber-Christ, le tracé semble bien assuré. Il passe par la chapelle du Christ, la Justice puis le Château du Treuscoat. A Morlaix, une succession de chemins et de limites parcellaires indique un passage à l'ouest de Tréoudal et près de la chapelle de Kérivin [6].

Conclusion

Entre Quimper et Morlaix, deux itinéraires antiques peuvent être envisagés. L'un passe par Pleyben, Brasparts, Commana et Pleyber-Christ. L'autre passe à 5 ou 10 kilomètres à l'est par Loqueffret et Brennilis.

Y. Autret
Janvier 2019

Références

  1. R. Kerviler. Étude critique sur la géographie de la presqu'île armoricaine au commencement et à la fin de l'occupation romaine. Impr. Prud'homme. 1874.
  2. L. Le Guennec. Le chemin des sept saints de Bretagne entre Quimper et Saint-Pol-de-Léon. B.S.A.F., tome XLIX, pp.65-96. 1922. En ligne sur https://societe-archeologique.du-finistere.org/bulletin_article/saf1922_0148_0181.html
  3. S. Le Pennec. Le réseau routier antique du Nord-Ouest du territoire osisme : les tracés et leur environnement humain. Thèse. Université de Rennes 2. 2000.
  4. P. Galliou. Carte archéologique de la Gaule Finistère. Maison des Sciences de l'Homme. 495 pages. Paris 2010.
  5. A. Provost. Inventaire du patrimoine archéologique du Centre Ouest Bretagne. Rapport de l'opération 2006-2007 de prospection inventaire Tome 1/4. Service régional de l'archéologie de Bretagne. Rapport SRA 2007 RAP02436. En ligne sur http://bibliotheque.numerique.sra-bretagne.fr/items/show/82
  6. Les voies anciennes de Bretagne de la protohistoire au Moyen Âge. Finistère sud et Morbihan.. Rapport de prospection inventaire. Service régional de l'archéologie de Bretagne. Rapport SRA RAP02729. En ligne sur http://bibliotheque.numerique.sra-bretagne.fr
  7. J. Feutreun. Autour de Pleyber-Christ. Volume 3. 1995. En ligne sur http://pierretiburce.perso.sfr.fr/pors_ruz/Abbe%20Feutren%20vol%202.pdf