Une voie romaine de Quimper à Kerilien ?

Nouvelle présentation. Les voies antiques sont tracées en bleu et les autres chemins en gris. Passer la souris sur les marqueurs pour obtenir des informations


Dernière mise à jour 20 juillet 2016.

Introduction

Au XIXe siècle, E. Flagelle a signalé à 3km au sud-est de Kerilien en Plounéventer, un embranchement qui se détachait vers le sud de la grande voie romaine de l'Aber-Wrac'h à Carhaix [3, p. 36].

En 1972, lors de l'étude de la villa gallo-romaine du Valy-Cloître en La Roche Maurice, R. Sanquer et P. Galliou ont émis l'idée que cet embranchement pourrait se prolonger vers Le Tréhou, Saint-Eloy et Quimerc'h [4, pp. 218-219].

Le problème a été revu en 2000 par S. Le Pennec qui propose un nouveau prolongement vers Lopérec, puis un raccordement à la voie antique Morlaix-Quimper près de Pont-Coblant en Gouézec [5, pp. 131-143]. C'est ainsi que l'hypothèse d'un itinéaire antique entre Kerilien et Quimper émerge progressivement. Dans cet article, nous allons revenir sur l'itinéraire en partant de Quimper.

De Quimper aux Trois-Fontaines en Gouézec

Partant du centre de Quimper vers le nord, l'actuelle D39 traverse Kerfeunteun. Plus au nord, une route qui porte le nom de "Voie romaine" à Quimper, continue vers Landrévarzec en suivant la même direction. Elle semble effectivement avoir une origine antique et se diriger vers le Ménez-Hom et/ou Le Faou.

A 500m au nord de l'église de Kerfeunteun, au rond-point de l'Ange Gardien, l'actuelle Route du Loc'h se détache de la D39 vers le nord-est. Il s'agit peut-être de la voie antique Quimper-Morlaix [6].

Cependant, l'itinéraire ne parait certain qu'au nord de Guellen sur la commune de Briec. C'est là qu'on a découvert la statue gallo-romaine en granite d'un groupe équestre foulant un anguipède (actuellement à Quimper au Musée départemental breton). Les cavaliers à l'anguipède se trouvent souvent à la campagne, au bord des chemins antiques.

Plus au nord, la voie passe 2km à l'ouest du bourg de Briec, à 600m à l'est de la chapelle de la Madeleine, puis par les Trois Croix. A cet endroit, une voie présumée antique arrive des Montagnes Noires [7, p. 59]

Peu avant les Trois-Fontaines sur la commune de Gouézec, la situation devient plus confuse. La voie antique est supposée traverser l'Aulne à Pont-Coblant, puis continuer vers Morlaix par Pleyben et Brasparts [5, p. 141]. Or le cadastre de 1814 de Briec n'indique qu'une route créée récemment pour rejoindre les Trois-Fontaines. Le cadastre indique sans aucune ambiguïté que les parcelles 231 à 236 (section B2) ont été coupées par la route qui relie Briec à Pont-Coblant. De plus, le cadastre n'indique pas de chemin plus ancien arrivant aux Trois-Fontaines par le sud. Le cadastre indique qu'au niveau des Trois-Fontaines, la route venant du sud croisait une autre route ouest-est qui permettait de rejoindre les Trois-Fontaines et de continuer vers Pleyben.

Ainsi, il se pourrait que la voie que nous venons de suivre depuis Quimper se dirige non pas vers Pont-Coblant, Pleyben et Morlaix, mais croise une autre voie antique venant de Morlaix, avant de continuer plein nord. On peut émettre l'hypothèse que la voie antique Morlaix-Quimper a une origine préromaine et suivait un itinéraire différent jusqu'à Quimper, du moins jusqu'à la création de la section Quimper/Briec/Trois-Fontaines. La voie Morlaix-Quimper, pouvait à l'origine passer près de la chapelle de Garnilis. Un tambour de colonne cannelée en granite de 0,89m de hauteur et de 0,74m de diamètre y a été découvert au cours des années 1980.

Des Trois-Fontaines à Pont-de-Buis

Pour tenter d'étayer l'hypothèse précédente d'une voie préromaine Morlaix-Quimper croisant au voisinage des Trois-Fontaines une autre voie sud-nord venant de Quimper, nous allons suivre cette dernière vers le nord.

Le chemin est bien visible dans le cadastre de 1814 de Briec. Il passe par Garront ar Sant (en breton la voie charretière des saints, aujourd'hui Garz ar Zant), Kerhéré, entre sur la commune de Lothey à Runigou, puis continue par Ty Carré et Toraménez (littéralement le flanc de la la montagne). Au nord de Ty-Carré, sur une longueur de 400m, on peut voir les vestiges d'un chemin d'apparence antique. La largeur est de 12 à 14m entre talus. De chaque côté on trouve une zone plate de 2-3m de large. La zone centrale est large de 5 à 6m, et surélevée d'environ 50cm.


Ty-Carré, ancien chemin surélevé en son centre

En poursuivant vers le nord on arrive à Pennarpont à la limite de Châteaulin où l'Aulne pouvait être franchie. Au nord de l'Aulne on retrouve un chemin de terre, parfois surélevé en son centre. On peut le suivre quelques centaines de mètres avant qu'il ne disparaisse dans les champs. Il semble passer à environ 200m à l'est de la chapelle de Kerluan où on perd sa trace.


Ancien chemin au nord de Pennarpont

Il se pourrait qu'il prenne la direction de Pont-de-Buis et passe près de Lezabannec en Châteaulin. C'est à cet endroit qu'arrive la route royale n°170 en provenance de Quimper et de Châteaulin. Cette dernière fait un virage à 90° vers le nord-ouest ce qui fait penser qu'elle se fond dans un chemin plus ancien, peut-être un chemin qui vient de Pennarpont.

Au nord de Lezabannec, le cadastre de Port-Launay de 1847 montre que la route royale a réutilisé une voie plus ancienne (parcelle 312, section 4). L'hypothèse est confirmée dans le cadastre de Saint-Ségal de 1810 (parcelles D2-521 D2-466, D2-464, et D2-235 à la limite de Pont-de-Buis).

De Pont-de-Buis à La Martyre par Saint-Eloy

Sur les deux kilomètres avant le franchissement de la Douffine à Pont-de-Buis, la route royale effectuait 5 virages prononcés dont deux à 90 degrés, et un à 120. Cependant, même si tous les vestiges semblent avoir disparu, une voie antique a pu précéder la route royale. En effet, les vestiges gallo-romains sont très nombreux à Pont-de-Buis [1, pp. 448-449]. A Drénit notamment, ils s'étendent sur près de 10 ha.


La route royale à Pont-de-Buis

Après le franchissement de la Douffine, la route royale suit un itinéraire plus compatible avec une voie antique. Elle montait la Rue du Squiriou, passait au bourg de Quimerc'h, longeait, en la laissant à moins de 500m au nord, l'actuelle D770 appelée "No(u)velle grande route du Faou à Châteaulin" dans le cadastre de Quimerc'h de 1843. Elle rejoignait cette dernière 2km avant Le Faou et passait près de la Motte où se trouvait le château féodal.

Il n'est pas certain que cet itinéraire vers Le Faou soit antique. En effet, le cadastre de 1844 de Quimerc'h montre que la route qui vient de Pont-de-Buis continuait tout droit en direction de Rumengol (Chemin de Rumengol à Châteaulin dans le cadastre, section E1). A ce même endroit, la route royale bifurque vers l'ouest. Le chemin de Rumengol à Châteaulin est perpendiculaire au parcellaire. Ce n'est pas le cas de la route royale. La section de l'actuel bourg de Quimerc'h au Faou semble avoir été créée après celle de Quimerc'h à Rumengol (section E1).

Ainsi, à l'origine, la voie antique pouvait suivre une direction plein nord. Au nord du bourg de Quimerc'h, elle pouvait être confondue avec la route de Rumengol sur 1km avant de s'en séparer pour continuer plein nord et passer près de Cosquer à 2km à l'est du bourg de Rumengol. C'est ce que semble confirmer une série de parcelles appelées « Parc an ent meur » dans le cadastre de Hanvec de 1825 (le champ du grand chemin, section E, parcelles 86, 87, 91-93, 98-101, 110-113). Ces parcelles sont situées au nord de Kervézennec sur la commune de Hanvec, au bord d'une petite route sud-nord qui se dirige vers Roudouhir (le gué long) ou Pont Névez (pont neuf) sur la commune de Hanvec.

Plus au nord, le cadastre de Hanvec indique un chemin abandonné (parcelles C4-1010, C4-1009 et C4-1031). Il arrive par le sud juste en face du village de Kernellac'h. Il se trouve actuellement sous la voie ferrée. A 400m au nord de Kernellac'h, on arrive à la jonction avec la route du Faou (actuelle D18 Le Faou Sizun). D'après les cadastres du XIXe siècle, la section de route reliant Sizun à Saint-Eloy semble récente. La route la plus ancienne semble être celle qui arrive du nord par Saint-Eloy (actuelle D35). A 2km au sud-ouest de Saint-Eloy, elle se divise, une branche partant plein sud, une autre continuant vers Hanvec et Le Faou au sud-ouest.

A 500m au nord du bourg de Saint-Eloy, une branche d'apparence antique semble se détacher vers Landerneau alors que la voie principale semble continuer plein nord en suivant un itinéraire distinct et proche de l'actuelle D35.

L'ancienne route est encore visible sur 500m, à 1km au nord de Saint-Eloy, à l'est du Cléguer sur la commune du Tréhou. A 1km au nord du Tréhou, l'ancien pont franchissant le ruisseau est encore visible entre les villages de Keropartz et de Tréveur, ancienne trève du Tréhou. La trève de Tréveur étant située très près du bourg (1 km), elle pourrait être plus ancienne que l'actuel centre paroissial, et indiquer qu'un ancien chemin nord-sud se dirigeant vers La Martyre passait à proximité.

Le chemin que nous venons de suivre depuis Pont-de-Buis pourrait avoir une origine antique. Cependant, l'hypothèse reste fragile. Il faudrait notamment retrouver des traces de voie antique entre Quimerc'h et Cosquer à l'est de Rumengol. Dans la section suivante on va aborder un autre itinéraire par Lopérec.

Hypothèse d'un passage de la voie antique Quimper-Kerilien par Lopérec

Une autre itinéraire ne passant pas par Pont-de-Buis a été proposé par S. Le Pennec [5, p. 104]. De Quimper, on peut suivre la voie antique Quimper-Morlaix jusqu'aux environs de Pont-Coblant. De là, une branche pourrait se détacher plein nord pour franchir la Douffine à Bruluec, passer le bourg de Lopérec, puis Breuil-Braz à l'est de la forêt du Cranou, et Ménez-Meur en Hanvec. La branche principale suivrait ensuite la limite de Saint-Eloy et de Sizun, passerait à Goas Su à 2,5km au sud-ouest de Sizun, puis rejoindrait La Martyre en passant le gué de Roudouguenvez. Aux environs de Ménez-Meur, une autre branche se détacherait vers le nord-ouest pour rejoindre Landerneau.

Sans préjuger de l'antiquité de cet itinéraire, il apparaît qu'il a été utilisé pendant le Moyen Age pour relier Quimper à Landerneau et à Sizun. Cependant, à l'époque médiévale, le passage de Douffine ne s'effectuait pas à Bruluec, mais à Pont-Réal à 2km à l'est de Pont-de-Buis. Au voisinage de Lopérec, il suivait l'itinéraire décrit précédemment par Breuil-Braz et Ménez-Meur. Au nord de Ménez-Meur, il se divisait, une branche partant vers Landerneau par Saint-Eloy, une autre vers Sizun.

Cet itinéraire est resté utilisé jusqu'au début du XIXe siècle. C'est le "Chemin de Landerneau à Châteaulin" indiqué dans le cadastre de 1825 de Hanvec, et le "Chemin de Sizun à Quimper" indiqué dans le cadastre de Sizun de 1812.

Pour ce qui concerne le franchissement de la Douffine, un passage plus ancien que celui de Pont-Réal a peut-être existé. Au sud de Pont-de-Buis, longeant la Douffine par le sud, les cadastres du XIXe siècle indiquent un chemin qui suit la limite de Saint-Ségal et de Pont-de-Buis. Ce chemin rejoint la Douffine au pont de Tréguidi mentionné sur le cadastre de 1844 de Lopérec (section G3). A cette époque, le moulin de Troaguilly n'existait pas. Il y avait un Moulin de Tréguidi à environ 500m à l'est, sous le viaduc de chemin de fer qui n'existait pas encore.

En fait, d'après le cadastre de Saint-Segal de 1810, 150m avant la rivière, au niveau de la parcelle A3-6861, le chemin principal s'élargit pour rejoindre la rivière, et un chemin secondaire se détache à angle droit pour rejoindre le pont de Tréguidi situé à 200m au nord-est. Alors que le chemin principal arrive au bord de la rivière, de l'autre côté, sur la commune de Lopérec, la colline est infranchissable sauf précisément au point d'arrivée du chemin. Un talweg permet de monter sur la colline.  Malheureusement, le remblais de la nouvelle route qui longe la Douffine a effacé les traces d'un gué éventuel, ou d'une amorce de chemin vers le nord. En revanche, dans l'échancrure qui a quelques dizaines de mètres de large, le passage est raide mais on gravit facilement la colline pour arriver à Lambegou (ou Lambezegou). Dans le prolongement, on trouve une route qui continue vers le nord en passant à 800m à l'ouest de Lopérec.

Une motte féodale pouvait exister à proximité. Elle a été signalée par E. Flagelle en 1877, puis par P. du Chatellier en 1907, à l'extrémité du plateau de Lambegou (au sud de Lambegou). Cependant, des recherches effectuées vers 1990 près de la Poudrerie de Pont-de-Buis, et jusqu'à 2km à l'est, n'ont pas permis de retrouver des vestiges [8, p. 108].

Toujours est-il qu'on a là un second itinéraire possible pour une voie antique reliant Quimper à Kerilien. Une fois la Douffine franchie à Tréguidi, on rejoint La Martyre en passant au nord-ouest du bourg de Lopérec, Breuil-Braz, Ménez-Meur, l'ouest de Sizun, et le gué de Roudouguenvez.

De La Martyre à Kerilien

Au nord de La Martyre, l'itinéraire proposé par E. Flagelle au XIXe siècle semble bien assuré. Il passe par Guerrande (autrefois Guer Hent, le village de la route), puis au Valy-Cloître sur la commune de La Roche-Maurice où une importante villa gallo-romaine a été découverte. Environ 3km avant Kerilien, elle s'embranche sur la voie romaine de Carhaix à l'Aber-Wrac'h.

Conclusion

Un itinéraire antique reliant Quimper à Kerilien apparaît comme probable.

Cependant l'itinéraire reste encore largement incertain. Si le passage semble probable par Lothey, en arrivant sur la commune de Châteaulin, la situation devient incertaine. Le passage de la Douffine pouvait s'effectuer aussi bien à Pont-de-Buis qu'à Tréguidi à 2km à l'est près de Pont-Réal.

Au nord de La Martyre, on retrouve un itinéraire relativement bien assuré jusqu'à Kerilien.

Y. Autret
Janvier-Juillet 2016

Références