La voie romaine de Carhaix à Landerneau

Nouvelle présentation. Les voies antiques sont tracées en bleu et les autres chemins en gris. Passer la souris sur les marqueurs pour obtenir des informations


Note: les marqueurs sur la carte indiquent la quasi-totalité des découvertes archéologiques ayant pu être datées de la période gallo-romaine. Concernant l'Age du Fer, seules les découvertes majeures sont mentionnées. Origine principale : Carte Archéologique de la Gaule Finistère [1].

Au départ de Carhaix, l'itinéraire primitif par Berrien et Plouénour-Ménez

Depuis le XIXe siècle, de nombreux itinéraires ont été proposés pour relier Carhaix à l'Aber-Wrac'h ou à Landerneau [3, pp. 46-72 et pp. 86-96]. Certains correspondent à des itinéraire antiques, d'autres pas.

La véritable voie romaine primitive passe vraisemblablement par Berrien et Plounéour-Ménez. L'appellation "Hent Ahès" (le chemin d'Ahès) connue à Plounéour-Ménez permet de le penser [4, p. 558 (PDF p. 131)]. Sur le tronçon compris entre Berrien et Croas-Pulviny à 4km au nord-est du bourg de La Feuillée, on trouve également l'appellation "AL LEO DREZ" (la lieue du passage) [4, p. 558 (PDF p. 131)].

L'hypothèse d'un passage de la voie par Berrien a été rejetée parce qu'il semble que la voie antique de Carhaix à l'Aber-Wrac'h se détache de celle qui relie Carhaix à Morlaix. Dans ce cas, l'itinéraire passant par Berrien ne peut pas être primitif puisqu'il a été fait après celui de Morlaix [3, p. 51]. Cependant, en examinant le cadastre de Berrien de 1836 (section C1), on s'aperçoit que l'embranchement antique devait se trouver juste au nord de Treusquilly, à 1km à l'ouest de la route Carhaix-Morlaix existant au XIXe siècle. Cet écart vers l'ouest de la voie antique de Morlaix est justifié si la voie menant à l'Aber-Wrach est la plus ancienne. On a là un élément pour affirmer que la voie de Morlaix se détache de celle de l'Aber-Wrac'h (et non pas l'inverse).

Au nord-ouest de Croas-Pulviny, l'itinéraire antique est parfaitement connu. Il passe par le bourg de Plounéour-Ménez, puis Loc-Eguiner-Saint-Thégonnec.

L'embranchement de Créac'h ar Bleiz vers Landerneau

Après le franchissement du Quillivaron à Créac'h ar Bleiz (la colline du loup) à 1km au sud de Guimiliau, la voie antique se divise, une branche continuant vers l'Aber-Wrac'h, l'autre vers Landerneau. Curieusement, la voie menant à l'Aber-Wrach s'infléchit vers le nord alors que la voie menant à Landerneau continue tout droit.

La branche de Landerneau a été mentionnée par P. du Chatellier [5, p. 75] et L. Le Guennec [6, p. 512]. Elle a été décrite en détail par S. Le Pennec [3, pp. 86-91].

L'itinéraire passe à 1km au sud de Lampaul-Guimiliau, franchit vraisemblablement l'Elorn à Pont ar Zall, et passe à 500m au nord du bourg de Loc-Equiner-Ploudiry [3, pp. 88-89].

A Croaz ar Pape, à 2km à l'ouest de Loc-Equiner-Ploudiry, la voie est encore visible sur 500m, presque dans son état d'origine. Elle passe ensuite par Guerrande (autrefois Guer Hent, le village de la route) où elle croise la voie romaine probable de Quimper à Kerilien. Au sud de La Roche-Maurice, elle franchit le Morbic près de La Haie et continue vers Landerneau.

De Créac'h ar Bleiz à Landerneau on peut suivre la voie antique presque tout du long, sur des petites routes, sur des chemins de terre, ou dans des taillis.

Le raccourci par La Feuillée

La voie a pu évoluer dès l'époque romaine. Un raccourci passant par le bourg de La Feuillée est possible et même probable. Il a été décrit par S. Le Pennec [3, pp. 55-63]. Partant de Carhaix, il est très proche de l'actuelle D764. Il passe au Vieux-Tronc à 2km au sud du bourg d'Huelgoat, et continue vers La Feuillée.

Au bourg de La Feuillée, les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem avaient une commanderie. La charte apocryphe de 1160 dite de Conan IV mentionne une aumônerie à La Feuillée [7, p. 10]. L'association "Ar Folled" a décrit en détail le patrimoine lié à la commanderie [8]. Dans le bourg, l'église Saint-Jean semble avoir remplacé une chapelle du XIIIe siècle. Au XVIIe siècle, l'hôpital est devenu une maison avec fermier. La chapelle Sainte-Catherine a disparu. Elle était située à "un jet de palet" du mur du cimetière, lui-même situé près de l'église. La chapelle Saint-Houardon subsiste toujours dans le bourg. Le commandeur avait un manoir dans le bourg. Il a été décrit en 1731:

"cuisine, écurie, cellier et autre lieu pour mettre du bois, audessus trois chambres dont une est destinée pour l'auditoire de la juridiction de la feillée et les deux autres pour le logement du Seigneur Commandeur avec un escallier de pierre au milieu pour le seuil des dites chambres, au bout escalier, pour les commodités communes de la ditte maison, du costé au midy du dit manoir est un petit jardin et comme l'issue du bourg est contiguë et dépend du dit manoir, laquelle est plantée de quantité de vieux arbres de chesne et quelques vieux fresnes, jointement aussi le fond du dit manoir et du dit jardin à quoi les avons trouvés contenir ensemble 191 cordes et sont cernés de toutes parts sur les maisons et terres des habitants du dit bourg et avons remarqué que le manoir commandal est bâti de maçonnage commun hors les huisseries et fenêtres qui sont de taille, dont les portes et volets sont en très bon état ainsi que la charpente et la couverture d'ardoises." (Archives départementales de Quimper, 41H5)

D'après le témoignage de Dom Yvon Le Gof consigné dans un procès du XVe siècle, la commanderie de La Feuillée a toujours appartenu aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem [8, p. 7]. Toutefois la présence d'une chapelle Saint-Catherine et d'une chapelle Saint-Jean au bourg de La Feuillée pourrait indiquer qu'il s'agit d'une possession Templière attribuée aux Hospitaliers vers 1312.

Dès le XIIIe siècle, une aumônerie devait exister au bourg de la Feuillée, très probablement au bord d'une voie antique venant de Carhaix. Au nord du bourg, le cadastre de 1835 montre un chemin qui continue tout droit pour arriver sur la crête des Monts d'Arrée, à 500m à l'ouest du Roc-Trédudon (sections A1, A2, A4). Il s'agit vraisemblablement d'un vestige de la voie antique. Cette dernière rejoignait à 1200m à l'ouest de Plounéour-Ménez, la voie venant de Berrien.

A 700m au nord-ouest du bourg de La Feuillée, la route royale se détache presque à angle droit de la voie antique pour continuer plein ouest vers Litiez, puis rejoindre la crête des Monts d'Arrée à 700m au sud-ouest du Roc-Trévézel. La route royale ne semble pas avoir une origine antique. Comme l'indique une série de parcelles (notamment A2-124), elle semble avoir été construite à travers le parcellaire. Les remblais créés pour traverser les zones humides entre La Feuillée et le Roc-Trévezel atteignent parfois 2m d'épaisseur et ne semblent pas avoir une origine antique.

Le raccourci par Commana

Il est généralement admis que la voie romaine de Carhaix à Landerneau passe par La Feuillée, l'ouest du Roc-Trévezel, l'ouest de Commana, avant de bifurquer vers l'ouest et de rejoindre Landerneau par le nord de Sizun. On vient de voir que la section de La Feuillée au Roc-Trévezel pourrait ne pas avoir d'origine antique. Il s'agit selon toute vraisemblance d'une création du milieu du XVIIIe siècle.

Il faut également signaler l'existence d'un autre itinéraire menant au Roc-Trévezel. A 4km à l'ouest d'Huelgoat, il se détache de la voie venant de Carhaix, passe à 500m au sud de Kerberou, et rejoint la route royale sur la crête des Monts d'Arrée. Il est appelé "Hent Bras Coz" (vieux grand chemin) dans le cadastre de La Feuillée de 1835, (sections E3, E2, E1, G2).

Un plan de Kerberou daté de 1701 nous apprend que ce vieux grand chemin menait à Landivisiau [8, p. 20]. Kerberou était une ancienne commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem comme l'indiquent les cahiers de la Réformation de la noblesse en 1426:

"Jean Le Fer, metaier, demeure en la ville de Kerberon qui est le lieu principal et manoir du commandeur de La Feuillée seigneur de la paroisse, et y souloient demeurer les prestres et chapelains."

Ce vieux grand chemin était-il une troisième voie antique assurant la liaison entre Carhaix et l'Aber-Wrac'h? Au nord du Roc-Trévézel, il pouvait se prolonger, passer à 1km à l'ouest du bourg de Commana, puis par le bourg de Saint-Sauveur. Sur la commune de Lampaul-Guimiliau, le cadastre de 1828 indique une "Ancienne route vicinale de Landivisiau à Commana" qui passe à 500 au sud-ouest du bourg. A ce jour, rien ne prouve que cet itinéraire est antique.

A 1800m au nord-ouest du bourg de Commana, une route orientée est-ouest croise la route qui relie le Roc-Trévézel à Landivisiau par Saint-Sauveur. Son antiquité est considérée comme admise. Ce qui est certain c'est qu'à l'ouest de ce croisement il s'agit de la route royale n°164 qui rejoint Landerneau par le nord de Sizun. Cependant la parcelle 272 bis (section A1, cadastre de commana 1812) pourrait indiquer que la route royale a coupé le parcellaire et qu'il s'agit d'une route datant des environs du XVIe siècle (le tracé n'est pas rectiligne comme pour les routes construites au XVIIIe siècle).

En revanche, entre Commana et Sizun, des vestiges gallo-romains ont été trouvés en bordure immédiate de la route royale (Kerdrein et Keriagu en Commana, Kerlodézan et Gorré-Quistinit en Sizun [1]) ce qui accrédite une origine antique.

Plus à l'ouest, le franchissement de l'Elorn par la route royale n'a rien d'antique. La route royale fait un large détour par le nord. Si un passage plus direct a existé il ne reste pas traces certaines [3, p. 95].

A l'ouest de l'Elorn, la voie antique pouvait aussi se diriger vers Ploudiry et non pas correspondre à la route royale qui passe au sud de La Martyre. Le cadastre de La Martyre de 1811 montre que la route royale coupe des parcelles (411/540, 517/519, 516/518 de la section C1).

Conclusion

Partant de Carhaix vers le nord, on a une voie antique primitive qui rejoint l'Aber-Wrac"h par Berrien et Plounéour-Ménez. En arrivant au niveau de Guimiliau, une branche également antique se détache pour rejoindre Landerneau.

Dès l'époque romaine, cet itinéraire a pu être amélioré entre Carhaix et Plounéour-Ménez avec la création d'une nouvelle voie passant par La Feuillée.

Quant à l'itinéraire passant par Commana, les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem en sont peut-être à l'origine. Ils ont peut-être créé la route reliant Huelgoat à Landivisiau par Kerberou, le Roc-Trévézel, Commana et Saint-Sauveur. Elle peut également être antique, du moins en partie.

Un itinéraire antique pouvait aussi exister entre Commana et Landerneau par le nord de Sizun, mais sa place réelle dans le réseau routier antique reste difficile à établir. C'était peut-être une section d'une voie antique reliant Carhaix à Landerneau, peut-être aussi une branche de la voie antique Morlaix-Quimper qui passait à Commana, ou encore autre chose.

Y. Autret
Mai 2016

Références