La voie romaine d'Angers à Carhaix


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Introduction

L'hypothèse d'une voie romaine reliant Angers à Carhaix par Bain-de-Bretagne a été émise dès 1830. Elle s'est affirmée avec les publications de P. Banéat sur les voies romaines d'Ille-et-Vilaine (1928), et celles de L. Marsille sur les voies romaines du Morbihan (1929). L'idée d'une voie stratégique reliant Angers à Carhaix s'est même imposée. L'itinéraire passerait par Bain-de-Bretagne, Lohéac, Maure-de-Bretagne, le nord de Malestroit, Sérent, Trédion, puis suivrait la voie romaine de Vannes à Carhaix à partir de Plaudren.

Si une voie romaine reliant Angers à Carhaix est possible, nous préférons rester prudent sur l'itinéraire. Une voie romaine semble bien quitter Angers en direction du nord-ouest. Entre Angers et Pouancé, on dispose de quelques d'indices. Plus à l'ouest, à l'approche de Châteaubriant, les indices se font rares, voire inexistants ou erronés. Dans cet article, on limitera l'étude de la voie romaine Angers-Carhaix aux départements du Maine-et-Loire et de la Loire-Atlantique. Au delà, les indices nous semblent insuffisants pour proposer ne serait-ce que des hypothèses.

La voie dans le département du Maine-et-Loire

Commune de Grez-Neuville

A 15km au nord d'Angers, une voie romaine pouvait entrer dans la commune de Grez-Neuville après avoir suivi la limite entre La Membrolle-sur-Longuenée et Pruillé. Dans le plan cadastral de 1812 on trouve la mention "Ancienne route d'Angers au Lyon" ou de "Vieille route" (sections B3 et B4).

Commune d'Andigné

La "Grande route de Segré au Lion d'Angers" (section A1 dans le plan cadastral de 1816) arrive du Lion d'Angers par le sud, passe près de la chapelle des Vignes, contourne la "Vielle Cour" (section A1), puis franchit le Jary. Comme des traces de voie romaine ont été signalées à l'entrée du bourg près de la chapelle des Vignes [7, p. 136], on peut penser que la "Grande Route" pouvait correspondre à une voie romaine. Elle se prolonge après le bourg par le "Grand Chemin de Segré au Lion d'Angers" (section B2).

En arrivant au Moulin Neuf, la voie se divise et l'embranchement nord appelé "le Petit Chemin" (section B2) correspond peut-être à la voie romaine, le "Grand Chemin" correspondant à une modification du tracé à l'époque médiévale. Le "Grand Chemin" et le "Petit Chemin" se rejoignent au bout d'un kilomètre sur la commune de la Chapelle-sur-Oudon.

Il faut également signaler un autre chemin parallèle qui passe à 2km au sud du bourg. Il arrive du Lion d'Angers par "les Rues", à 800m au nord de la Motte où l'on a trouvé une monnaie romaine en 1824 [7, p. 136]. Il suit la limite communale sud d'Andigné. Ce chemin est considéré comme voie romaine [7, p. 136].

Commune de la Chapelle-sur-Oudon

D'après [9] la voie romaine passe près du château de la Lorie. Notons également la "Maison Rouge" à 500m à l'est du château, au bord de la "Grande Route de Segré au Lion d'Angers".

A 300m au nord-ouest de la "Maison Rouge", le plan cadastral de 1826 mentionne un "Vieux chemin de Segré à la chapelle" qui se détache de la "Grande Route" pour rejoindre la Chapelle (section A2). Après la Chapelle, le chemin se poursuit sous le nom de "Vieux chemin de la chapelle au Lion". A la limite d'Andigné (section B1), il rejoint perpendiculairement le "Petit Chemin" de la commune d'Andigné (voir ci-dessus). Ceci confirme que sur la commune d'Andigné, la voie ancienne devait bien être le "Petit Chemin". Sur la commune de la Chapelle, le "Vieux chemin de Segré à la chapelle" et le "Vieux chemin de la chapelle au Lion" constituaient sans doute une voie ancienne secondaire, la voie ancienne principale ne pouvant correspondre qu'à la "Grande Route de Segré au Lion".

Commune de Segré

D'après le parcellaire indiqué sur le plan cadastral de 1826, la voie romaine correspondait vraisemblablement à la "Grande Route de Segré au Lion d'Angers". Elle franchissait la Verzée au "faux Bourg de Verzée", et continuait par la "Grande Route de Pouancé à Segré" en longeant l'Oudon par le sud (section A2).

Commune de Sainte-Gemmes-d'Andigné

La voie ancienne devait s'écarter de la "Grande Route de Pouancé à Segré" pour suivre le "Vieux chemin de Pouancé à Segré" passant légèrement plus au nord (plan cadastral 1826).

Commune de Nyoiseau

Une voie ancienne arrivait dans la commune à la Maison Neuve. A cet endroit, la voie ancienne devait passer entre la "Grande Route de Pouancé à Segré" et le "Chemin de Nioiseau à Segré" (section E3 du plan cadastral de 1826 de l'ancienne commune de Saint-Aubin-du-Pavoil). Elle devait ensuite rejoindre le "Chemin de Noyant à Nioiseau" (section E1 St-Aubin) et suivre l'ancienne limite entre Noyant et St-Aubin-du-Pavoil.

Commune de Noyant-la-Gravoyère

Sur le plan cadastral du XIXe siècle de Noyant-la-Gravoyère, le "Chemin de Noyant à Nioiseau" mentionné dans la commune de Nyoiseau, est appelé "Vieux chemin de Pouancé à Segré", ce qui confirme un passage probable d'une voie ancienne à cet endroit.

A la fin du XVIIIe siècle, on aurait découvert à la Gâtelière, à 1km au nord du bourg de Noyant, un tronçon de voie romaine avec une borne milliaire [7, p.139]. La Gâteliere est située au nord du ruisseau de Misengrain alors que le "Vieux chemin de Pouancé à Segré" passe au sud. On ignore à quoi peut correspondre la découverte de la Gâtelière d'autant plus que le milliaire a disparu. Une voie romaine partirait-elle de Noyant vers le nord ?

Commune de Vergonnes

En entrant sur la commune de Vergonnes, la voie ancienne devait suivre l"Ancien chemin de Pouancé à Segré" (plan cadastral de 1833, sections B1 puis A1). Cet "Ancien chemin" passe légèrement au sud de la "Grande Route de Pouancé à Segré" avant de repasser au nord après la Maison Neuve.

Notons également à 300m au nord de la voie ancienne présumée, le "Chemin de Pouancé à Grugé et au bourg l'Evêque" qui passe par la forêt d'Ombrée. Certains auteurs supposent que la voie romaine Angers-Carhaix passe par cette forêt. Dans ce cas, notre hypothèse de faire passer la voie romaine par l"Ancien chemin de Pouancé à Segré" serait fausse. La voie romaine pourrait correspondre au "Chemin de Pouancé à Grugé et au bourg l'Evêque". Cependant, à ce jour, aucun profil de voie antique n'a été observé dans la forêt d'Ombrée. Le problème reste ouvert.

Commune d'Armaillé

La section A2 du plan cadastral de 1833 contient plusieurs mentions intéressantes: à la limite de Chazé-Henry on trouve "Ancien chemin de Pouancé à Bourg l'Evêque" et 300m plus au sud on trouve "Vieux chemin de Pouancé à Segré". Entre les deux on trouve la "Grande Route de Pouancé à Segré". On a deux chemins pratiquement parallèles. Celui de Bourg l'Evêque semble venir du nord-est alors que celui de de Segré vient du sud-est. Se pourrait-il que le chemin de Bourg l'Evêque corresponde une voie romaine ? A priori non, mais il faudrait connaître sa destination réelle.

Dans la continuité du "Vieux chemin de Pouancé à Segré", on trouve sur la commune de Pouancé le "Chemin de Pouancé à Armaillé" (section E2). L'"Ancien chemin de Pouancé à Bourg l'Evêque" se poursuit également par le chemin des Carisées (section E2). Les deux chemins se rejoignent environ 1km avant le bourg de Pouancé (section E3). En arrivant à Pouancé, la voie ancienne correspondait vraisemblablement à la route actuelle (D181).

Commune de Pouancé

Pouancé occupe une position particulière à la limite de la Bretagne et de l'Anjou. A partir du XIIe siècle, elle fut le siège d'une seigneurie double, mi-angevine puis française, mi-bretonne. A la fin du XVe siècle, elle a servi de base aux armées royales pour attaquer la Bretagne. En juillet 1472 Louis XI s'est installé à Pouancé. Le château lui a servi de base pour ses opérations en haute Bretagne. En 1488 c'est Louis II de la Trémoille qui a utilisé Pouancé comme base pour attaquer la Bretagne avec une armée de 11000 hommes. En 1491, une nouvelle opération décisive a été à nouveau menée contre la Bretagne depuis Pouancé, Vitré et Redon, avec une armée de 50000 hommes.

Pouancé était traversée par la voie antique reliant la Bretagne à l'Anjou. Son tracé est indiscutable à l'ouest [10, pp. 207-209]. Il passe à la chapelle du Dougilard en Soudan. A cet endroit il est mentionné dans la pancarte de Carbay du milieu du XIe siècle comme "viam publicam Novae Villae quae ducit in Britannia et in Andegaviam" (voie publique de Neuville qui conduit en Bretagne et en Anjou) [11 p. 11].

La voie dans le département de Loire-Atlantique

Communes de Soudan et Rougé

On rejoint sur la commune de Soudan un nouveau tronçon présumé de la voie Angers-Carhaix. Long de 15km, ce tronçon a été décrit en détail par J.-C. Meuret [10, pp. 207-209]. Après avoir servi de limite entre Carbay et Pouancé puis Villepot, le chemin arrive dans la commune de Soudan. J.-C. Meuret mentionne un acte rédigé vers 1050 mentionnant au nord de la villa de Carbay une voie publique qui mène de Bretagne en Anjou. Dans la mesure où le terme de voie publique (via publica) correspond généralement à une voie romaine, on peut penser que le chemin que nous suivons depuis Angers est bien une voie romaine, peut-être celle d'Angers à Carhaix.

Un kilomètre après son entrée dans Soudan, la voie passe par le Dougilard que J.C. Meuret signale comme étant l'un des jalons les plus intéressants du trajet: "là se dresse une chapelle dont l'existence est attestée dès le début du XIIe siècle", une charte précisant que "l'endroit était jusque là vouée au démon". La charte mentionne également un chemin délimitant les terres données à l'abbaye de Nyoiseau. Elle nous prouve que le chemin que nous suivons existait au XIIe siècle.

Depuis le sud du bourg de Rougé, J.-C. Meuret propose un itinéraire orienté plein nord pour rejoindre Malaunay sur la commune de Teillay. On préfère rester prudent sur ce point. Le décrochage est brutal et peut révéler une erreur dans l'itinéraire. Il nous semble que des études complémentaires sont nécessaires et qu'il faut d'abord répondre aux questions suivantes:

  • Pourrait-il exister un itinéraire de raccordement direct entre le sud de Rougé et Teillay, proche de l'actuelle D772 par le Bourgneuf, les Sept Vents, le Bois Vert, et le Pavé ?
  • En arrivant en Loire-Atlantique, la voie que nous suivons depuis Angers pourrait-elle s'infléchir vers l'ouest voire le sud-ouest pour prendre la direction de Blain ou de Rieux ? L. Bizeul décrit une voie romaine qu'il pense aller de Blain à Châteaubriant. Son existence ne fait aucun doute même si son origine et sa destination sont incertaines.
  • Pourrait-il exister un autre itinéraire romain plus au nord ? Que dire du chemin qui apparaît au sud de la forêt d'Araize, à la limite de l'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Atlantique ? Ce chemin est-il dans la continuité d'un autre segment ?

Conclusion

Depuis Angers, une voie romaine allant vers le nord-ouest est possible mais les indices restent peu nombreux pour la localiser. Elle pourrait passer par le Lion d'Angers et Segré. A l'ouest de Segré, la situation est incertaine et la voie pourrait même se diviser.

Une branche pourrait se prolonger vers Maure-de-Bretagne par Bain-de-Bretagne et Lohéac. A l'ouest de Maure-de-Bretagne, une section de voie romaine est bien assurée pour rejoindre Sérent par le nord de Malestroit. Cependant, rien ne prouve que cette section se raccorde à une section venant d'Angers. La section de Sérent à Maure-de-Bretagne peut également être un élément de la voie romaine de Vannes à Rennes.

Une autre branche pourrait rejoindre une section de voie romaine reconnue dans la forêt de Domnaiche (commune de Lusanger). Sa destination pourrait être Blain ou Rieux.


Y. Autret
Janvier 2013.
Mise à jour en mai 2014 (suppression des éléments concernant l'Ille-et-Vilaine et le Morbihan).

Références

  1. L. Marsille. Les voies romaines du département du Morbihan. Bulletin de la Société Polymathique du Morbihan. 1929. pp 3-58. En ligne sur http://gallica.bnf.fr
  2. P. Banéat. Etude sur les voies romaines du département d'Ille-et-Vilaine. Bulletin et mémoires de la Société Archéologique d'Ille-et-Vilaine. Tome LIV. 1928. En ligne sur http://gallica.bnf.fr
  3. Carte archéologique de la Gaule Ille-et-Vilaine 35. A. Provost, G. Leroux. Edition Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris 1990.
  4. Carte archéologique de la Gaule Morbihan 56. P. Galliou et alii. Maison des Sciences de l'Homme. Paris 2009. 445 pages
  5. P. André. Le milliaire de Caro (Morbihan) : une dédicace à Tétricus-le-Jeune. Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest. Tome 85, n°3, 1978, pp. 349-360. En ligne sur http://www.persee.fr
  6. J.-P. Pincemin. A propos de la voie antique Angers-Carhaix. Questions et perspectives. Les Dossiers du Ce.R.A.A., n°23, 1995, pp.11-18.
  7. Carte archéologique de la Gaule Maine-et-Loire 49. M. Provost. Edition Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris 1988. 176 pages.
  8. Carte archéologique de la Gaule Loire-Atlantique 44. M. Provost. Edition Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris 1988. 178 pages.
  9. Histoire et illusions au château de la Lorie
  10. J.-C. Meuret. Peuplement, pouvoir et paysage sur la marche Anjou-Bretagne (des origines au Moyen-Age). Société d'archéologie et d'histoire de la Mayenne. Laval 1993. 656 pages
  11. J.-C. Meuret, A. Neau. Pouancé (Maine-et-Loire), ou la constitution d'une ville castrale entre Bretagne et Anjou, du XIe siècle au XIXe siècle. Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest. Tome 119, n°2. 2012. pp. 7-56

Cadastres napoléoniens


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