Merdrignac, le chemin de Nantes

Nouvelle présentation. Les voies antiques sont tracées en bleu et les autres chemins en gris. Passer la souris sur les marqueurs pour obtenir des informations


Date de publication mars 2016
Dernière mise à jour 11 avril 2016

Introduction

A 10km au nord-ouest de Merdrignac, le carrefour de la Hutte à l'Anguille était considéré par J. Gaultier du Mottay comme un point de passage de la voie romaine reliant Corseul à Vannes [1, p. 120] :

"... on marche jusqu'au vieux chemin qui va de la Hutte à Languille (signal très-élevé et point de jonction de cinq communes), au village de la Folie, en Laurenan, c'est-à-dire sur un parcours de deux mille mètres, et pendant ce temps, on peut fouler la voie qui existe encore dans toute son intégrité. Elle forme un bourrelet d'environ sept mètres de largeur sur quatre-vingt-dix centimètres de hauteur environ, couvert de bruyères et d'ajoncs sauvages. Lorsque je l'ai visitée, le 22 avril 1868, elle avait encore son pavimentum formé de cailloux naturels, pris dans les landes voisines, et encaissés dans une bordure de petits blocs de quartz roulés, de plus grosses dimensions que les premières"

Le village de La Folie se trouve au sud/sud-est de la Hutte à l'Anguille. Ensuite, J. Gaultier du Mottay pense que la voie romaine revient vers le sud-ouest et se dirige vers le bourg de Laurenan :

"Du vieux chemin dont je viens de parler, la voie, qui allait en descendant, recommence son ascension sur le Mené de Laurenan, dont l'altitude est de deux cent soixante-treize mètres; elle y est visible sur un assez long parcours; puis, descendant vers le bourg de Laurenan, elle laisse à droite une vallée profonde, nommée la Fosse aux Larrons; de ce même côté, existe, à une distance de deux mille mètres, un oratoire dédié à un saint breton, saint Unet ou Idunet. Continuant toujours sa descente vers le sud, la voie traverser l'ancienne route de Laurenan à Merdrignac, laissant à droite la Croix du chêne du Bée; puis, passant au village de la Marre, elle divise, par moitié, la propriété de la Brouxe. Le bourg de Laurenan se trouve alors à cinq cents mètres, à la droite du promeneur, et si ce dernier veut bien interroger les habitants du lieu, ils lui diront que le chemin qu'il foule a été fait par Jules César."

Après la Folie, le chemin décrit par J. Gaultier du Mottay change de direction pour rejoindre Laurenan par Lérignac. Il s'agit vraisemblablement du chemin appelé "Chemin de Lérignac à la Folie" dans le cadastre de Laurenan de 1810 (section D2).

Le tracé proposé par J. Gaultier du Mottay est maintenant considéré comme erroné entre la Hutte à l'Anguille et Laurenan [5]. Au sud de la Hutte à l'Anguille, la voie romaine de Corseul à Vannes rejoint directement Laurenan sans passer par la Folie. Pourtant, la description fournie par J. Gaultier du Mottay entre la Hutte à l'Anguille et la Folie correspond à celle d'une voie antique.

Dans cet article, on va s'interroger sur l'éventualité d'une voie antique passant par la Folie.

Une voie antique au sud de la Folie ?

Au sud de la Hutte à l'Anguille, le cadastre de Laurenan de 1810 indique un "Ancien chemin de Nantes" (tableau d'assemblage) qui correspond au chemin décrit comme voie romaine par J. Gaultier du Mottay. Au voisinage de la Folie, on trouve une autre mention (section C2) : "Chemin de la hutte à languille à la Folie ou vieux chemin de Nantes". En suivant ce chemin sur le cadastre, on arrive sur la commune de Gomené. Le chemin sert de limite communale sur 200m et on croise l'"Ancienne route de Loudéac à Merdrignac (cadastre de Gomené de 1811, section A3). Au sud de cette ancienne route, le chemin est encore appelé "Chemin de Nantes" (cadastre de 1811, tableau d'assemblage section A).

Au sud de l'actuelle N164 qui a été construite au début du XIXe siècle, on ne trouve plus de mention du chemin de Nantes. Le cadastre indique cependant un chemin sans nom qui rejoint le "Vieux chemin de Gommené à Merdrignac" (cadastre de Merdrignac de 1845, section G2) à Castenouët (commune de Gomené). Ce vieux chemin est supposé correspondre à la voie romaine de Rennes à Carhaix [4, p. 46]. Au sud de Castenouët, le parcellaire est très régulier et perpendiculaire au chemin venant de Merdrignac. Un éventuel prolongement vers le sud du chemin de Nantes parait impossible. Il est probable qu'à Castenouët le "chemin de Nantes" vient se fondre dans la voie romaine de Carhaix à Rennes.

A l'ouest de Castenouët, la voie romaine de Rennes à Carhaix pouvait continuer tout droit pour franchir le Ninian au Moulin de la Garenne [4, p. 46]. Cet itinéraire est dans la continuité du cheùin venant de Merdrignac mais il n'est pas repérable dans le cadastre du XIXe siècle. Un autre itinéraire non daté semble avoir existé à 1km au nord. Il passe par la chapelle Saint-Guénaël (qui a été déplacée de 300m vers le sud en 1875), et suit le "Chemin de la Lande ès Chiens" (section A5). Il franchit le Cancaval au Pont de Bra (section A5). Sur la commune de Laurenan, il apparait moins nettement mais semble emprunter successivement trois chemins appelés "Chemin de sur les Biez", "Chemin des Juifs" et "Chemin de l'épine" (cadastre de 1810, sections E2 et E3). Il arrive aux "Rues Dolo" où J. Gaultier du Mottay fait passer la voie romaine de Corseul à Vannes [1, p. 121].

A l'est de Castenouët, la voie antique semble apparaître de manière plus certaine. Elle passe par la Barre, entre sur la commune de Merdrignac, passe par la Ville ès Gareaux et suit un chemin appelé "Vieux chemin de Gommené à Merdrignac" (cadastre de 1845, section G2). En arrivant à la Butte à l'Argent, elle vire au nord-est, suit le "Vieux chemin de la Trinité à Merdrignac" (section F4), puis rejoint Merdrignac en passant à la Chaussée.

En conclusion, il semble que le "Chemin de Nantes" vient se fondre dans la voie antique de Carhaix à Rennes. A l'est de Merdrignac, il y a deux possibilités pour rejoindre Nantes. On peut suivre la voie antique de Carhaix à Rennes jusqu'à Saint-Méen-le-Grand, puis celle de Corseul à Rieux. On peut également suivre un chemin direct entre Merdrignac et Paimpont puis suivre la voie antique de Corseul à Rieux. Cependant, rien ne prouve à ce jour qu'un chemin direct existait entre Merdrignac et Paimpont à l'époque antique.

La voie antique au nord de la Folie

Au nord de la Folie, le "chemin de Nantes" rejoint le carrefour pré-romain de la Hutte à l'Anguille. A cet endoit, la branche est a été ré-utilisée par la voie romaine de Vannes à Corseul. La branche ouest semble se diriger vers Plémet, puis se fondre dans la voie antique de Rennes à Carhaix, ou continuer vers La Chèze. Quant à la branche nord, elle semble suivre la limite entre Saint-Jacut-du-Méné et Saint-Gilles-du-Mené, puis celle entre Saint-Gouéno et Collinée. Après le croisement de la D14 qui passe au nord de Saint-Gouéno, la voie pourrait suivre la D46 jusqu'à Lamballe [6].

Au nord de Saint-Gouéno, la voie pourrait aussi se diviser, une branche partant vers Lamballe, une autre vers Saint-Brieuc. En effet, on peut suivre dans les cadastres du XIXe siècle un chemin qui passe par Notre-Dame du Mont-Carmel, le Gué Chaussé, Notre-Dame-du-Haut et Moncontour. Ce chemin ancien semble passer au sud de Moncontour, puis continuer par Hénon, Saint-Carreuc, Plédran et Trégueux.

Cependant, les indices sont peu nombreux et on ne peut pas affirmer que cet itinéraire est antique. Il s'agit d'un itinéraire long et régulier jalonné de quelques toponymes, notamment le "pont romain" sur la commune de Plédran. Vers 1420, le sire de Laigle semble avoir suivi cet itinéraire. Nous allons aborder ce point dans le chapitre suivant.

De Limoges à l'abbaye de Beauport, le périple du sire de Laigle vers 1420

En conflit avec le Duc de Bretagne Jean V , le sire de Laigle était réfugié à Esse, près de Confolans à 50km au nord-ouest de Limoges. Peut-être en 1422, il apprend que le duc doit passer les fêtes de Pâques à l'abbaye de Beauport et organise un raid pour tenter de l'assassiner. [7]. Le déposition d'un des participants, Alain Taillart, a été consignée dans un procès qui s'est tenu à Nantes en 1424, et publiée par Dom Morice [8].

Le sire de Laigle forme ainsi une troupe réduite de 40 seigneurs ou écuyers, sans pages ni valets. Après avoir franchi les limites de la Bretagne, la troupe marche pendant la nuit et se repose pendant la journée. Le gros de la troupe dort dans les bois tandis que le sire de Laigle et son conseil secret trouvent refuge dans des châteaux ou des abbayes.

Alain Taillart mentionne les étapes en Bretagne:

  • Forêt du Teillay (à l'est de Chateaubriant)
  • Forêt de Paimpont
  • Forêt de Boquen
  • Forêt près de Saint-Brieuc (Plédran ?)
  • Gommenec'h (près de la rivière)
  • La Roche-Jagu
  • Abbaye de Beauport

Le sire de Laigle pourrait avoir suivi des voies antiques. Pour une longue marche de nuit au XIVe siècle, c'était sans doute une nécessité si l'on ne voulait pas risquer de se perdre. Venant de Limoges, il a du passer par Angers, puis Segré et Pouancé. De là, un chemin continue vers l'ouest et passe près de la chapelle du Dougilard en Soudan. A cet endroit un document du XIe siècle mentionne la voie publique de Neuville qui conduit en Bretagne et en Anjou ("viam publicam Novae Villae quae ducit in Britannia et in Andegaviam") [9, p. 11]. Cette voie antique probable passe vraisemblablement à 5km au nord de Châteaubriant, traverse la forêt du Tellay, puis Bain-de-Bretagne, Lohéac et Maure-de-Bretagne (voir l'article sur la voie romaine de Angers à Carhaix).

Après Maure-de-Bretagne, la voie antique est supposée virer au sud-ouest et prendre la direction de Malestroit [10]. Il se pourrait que cet itinéraire communément admis soit faux. Après Maure-de-Bretagne, la voie antique venant d'Angers pouvait continuer dans la même direction, peut-être vers Ploërmel. C'est vraisemblablement le chemin suivi par le sire de Laigle. En arrivant à Guer, on croise la voie romaine de Rieux à Corseul. Le sire de Laigle n'avait qu'à suivre cette dernière jusqu'à Paimpont, seconde étape de son périple, à 60km de la forêt du Teillay.

En suivant la voie romaine de Rieux à Corseul vers le nord depuis Paimpont, le sire de Laigle arrive à Saint-Méen-le-Grand où il croise la voie romaine de Rennes à Carhaix. Il peut suivre cette dernière jusqu'à Merdrignac et suivre la branche qui mène au carrefour de la Hutte à l'Anguille. De là on peut suivre la voie romaine de Vannes à Corseul pour rejoindre l'abbaye de Boquen. Par cet itinéraire, la distance entre Paimpont et Boquen est de 55km.

Repartant de Boquen, le sire de Laigle pouvait revenir au carrefour de la Hutte à l'Aiguille, puis suivre le chemin qui passe au sud de Moncontour pour rejoindre Saint-Brieuc. La distance entre Boquen et le bois de Plédran est de 40km par cet itinéraire.

De Plédran, en continuant vers Saint-Brieuc, on croise la voie romaine d'Yffiniac à Lannion. En suivant cette dernière, le sire de Laigle pouvait éviter de traverser le centre de Saint-Brieuc. La troupe a pu s'arrêter près du gué de Traou Goaziou, au nord-ouest de Lanvollon, à la limite Gommenec'h et de Lannebert, après une étape de 30km.

Pour l'étape suivante, le sire de Laigle n'avait qu'à continuer sur la voie romaine qu'il suivait depuis Saint-Brieuc. A Pontrieux, il n'était plus qu'à quelques kilomètres de la Roche-Jagu. L'étape ne dépassait pas 15km et la Roche-Jagu est à 10km de l'abbaye de Beauport.

Conclusion

A l'ouest de Merdrignac, il est probable qu'une branche se détachait de la voie romaine de Rennes à Carhaix pour rejoindre le carrefour pré-romain de la Hutte à l'Anguille. Ce chemin vraisemblablement pré-romain est appelé "chemin de Nantes" dans les cadastres du XIXe siècle.

Au nord de la Hutte à l'Anguille, la reconstitution de l'itinéraire du sire Laigle laisse penser qu'un grand chemin existait pour rejoindre Saint-Brieuc. Il s'agit peut-être d'un itinéraire antique. Les cadastres du XIXe permettent de reconstituer un itinéraire ancien, mais la voie antique pouvait être quelque peu différente.

Y. Autret
Mars-Avril 2016

Références

  1. J. Gaultier du Mottay. Recherches sur les voies romaines du département des Côtes-du-Nord. Société d'Emulation des Côtes-d'Armor tome V. 1867.
  2. C. Bizien-Jaglin, P. Galliou, H. Kerébel. Carte archéologique de la Gaule, Côtes-d'Armor. Maison des Sciences de l'Homme. 407 pages. Paris 2002.
  3. Archives Départementales des Côtes d'Armor. Cadastre napoléonien. En ligne sur http://sallevirtuelle.cotesdarmor.fr/AD/cnx/connexion.aspx
  4. J.-Y. Eveillard. La Voie Romaine de Rennes à Carhaix : recherches autour d'un itinéraire antique. Université de Brest - C.R.B.C.. Brest 1975.
  5. L. Langouët et O. Jumel. La Voie Romaine Corseul-Vannes en territoire coriosolite. Les Dossiers du Ce.R.A.A. n°23. 1995.
  6. . Voies romaines des Côtes d'Armor. En ligne sur http://voiesromaines-22.e-monsite.com/pages/chemins-morts.html
  7. J. Trévédy. Attentat des Penthièvre contre le duc Jean V. Revue de Bretagne et de Vendée. . Janvier 1908, tome XXXIX, pp. 221-248. En ligne sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k453842f
  8. Dom Morice. Déposition d'Alain Taillart, Page du Comte de Penthievre, sur la prise du Duc. Mémoires pour servir de preuves à l'histoire ecclésiastique et civile de Bretagne. 1744, tome 2, pp. 1001-1003. En ligne sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k453842f
  9. J.-C. Meuret, A. Neau. Pouancé (Maine-et-Loire), ou la constitution d'une ville castrale entre Bretagne et Anjou, du XIe siècle au XIXe siècle. Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest. Tome 119, n°2. 2012. pp. 7-56.
  10. L. Marsille. Les voies romaines du département du Morbihan. Bulletin de la Société Polymathique du Morbihan. 1929. pp 3-58. En ligne sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2077464